L’essentiel à retenir :
Pascal Marini a passé plus de quarante ans comme horloger, agréé Rolex et
formé par les grandes maisons horlogères, avant de fonder Isula 1755 à Sainte-Lucie de Porto-
Vecchio. Sa démarche repose sur le réusinage local de boîtes et de fonds existants, et sur la
transmission du métier à des jeunes de l’île. Pour éprouver son travail, il a laissé une de ses montres
365 jours à 30 mètres de fond dans la baie de Pinarello.
Une montre Isula 1755 a passé une année entière immergée à trente mètres de profondeur dans la baie de Pinarello, sans autre protocole que celui de la mer elle-même. Ce test de corrosion en conditions réelles, mené loin des bancs d’essai climatiques, visait à éprouver l’ensemble de la montre plutôt que sa seule étanchéité.
On imagine volontiers que l’horlogerie de précision reste l’affaire exclusive des manufactures suisses, mais un atelier s’est installé depuis quelques années en Corse-du-Sud et transforme lui-même ses boîtiers : des boîtes conçues pour des mouvements quartz, réusinées pour recevoir un mouvement automatique SOPROD. Portrait d’un artisan indépendant et d’un projet qui mêle microtechnique, économie circulaire et transmission, celui d’Isula 1755.
L’héritage de Pascal Marini
Derrière Isula 1755, il y a un homme : Pascal Marini. je vous emmène le découvrir.
Un parcours forgé dans le service après-vente des grandes marques
Pascal Marini a consacré plus de quarante années de carrière à l’horlogerie. Formé par les grandes maisons, il a travaillé sur des montres Rolex, Breitling, Cartier et Zenith. C’est un poste d’observation particulier : le réparateur voit passer ce que le concepteur ne voit jamais, à savoir les pièces qui cèdent, les joints qui vieillissent mal et les finitions qui ne tiennent pas dans le temps.
Ce bagage explique la manière dont il aborde aujourd’hui sa propre production. Là où une jeune marque part souvent du dessin, lui part de ce qui casse, et cette inversion se lit dans ses choix techniques comme dans sa façon de tester ses montres.
Transmettre le geste plutôt que le laisser s’éteindre
Sa démarche tient en une conviction simple, qu’il formule lui-même sans détour : un savoir-faire ne se transmet pas par un discours mais par la pratique, et il n’existait jusqu’ici aucun endroit où l’apprendre en Corse. Plutôt que de prendre une retraite tranquille, il a donc monté un atelier et ouvert ses portes.
La marque fonctionne dès lors comme un outil autant que comme un projet commercial, puisque les ventes financent l’outillage pédagogique et que l’atelier sert de terrain d’apprentissage. L’objectif affiché dépasse la production de montres : il s’agit de maintenir vivants des gestes techniques.
Le réusinage local comme colonne vertébrale
La transformation des boîtes et des fonds s’effectue à Sainte-Lucie de Porto-Vecchio, et c’est précisément là que se situe le cœur de la démarche circulaire, plutôt que dans le mouvement. Isula 1755 part de composants existants et concentre son travail sur ce qui peut être réellement réusiné et transformé sur place. Des boîtes conçues pour des mouvements quartz sont réusinées pour accueillir des mouvements automatiques SOPROD, et les fonds pleins sont réusinés en fonds transparents qui laissent voir le mouvement.
Cette logique de réemploi s’étend au-delà du garde-temps lui-même, puisque l’atelier récupère et remet en état des écrins de luxe destinés au rebut. Concrètement, la démarche repose sur trois piliers :
- des mouvements automatiques SOPROD neufs ;
- des boîtes quartz en acier 316L réusinées pour recevoir un mouvement automatique, et des fonds réusinés en fonds transparents ;
- des écrins de luxe récupérés et remis en service.
365 jours par 30 mètres de fond : le test de Pinarello
La solidité d’un garde-temps ne se démontre pas par une fiche technique, et Pascal Marini a choisi une méthode qui lui ressemble pour en administrer la preuve.
Un protocole empirique, loin des bancs d’essai
La montre a été descendue à trente mètres dans la baie de Pinarello, maintenue en suspension verticale par un lest en partie basse et des flotteurs en partie haute, avec l’aide d’un plongeur prénommé Christian, du Club de Plongée de Pinarello. Elle y est restée trois cent soixante-cinq jours, exposée aux courants, aux écarts de température et à la salinité de la Méditerranée.
L’intention dépassait la vérification de l’étanchéité. Il s’agissait d’un test de corrosion en conditions réelles portant sur l’ensemble des éléments exposés, à savoir la boucle ardillon, le bracelet, le verre, le joint de verre, le cadran et la tenue des couleurs, sur une montre qui n’a jamais été conçue pour la plongée.
Ce que l’ouverture a révélé
Récupérée après un an, la montre a été ouverte devant la caméra, et c’est ce moment qui donne au test tout son intérêt. Sur une photo de la montre ouverte, Pascal Marini a tracé un trait pour matérialiser la ligne de démarcation entre la partie haute du cadran, restée intacte, et la partie basse, attaquée par la rouille. L‘eau de mer est entrée par le tube et a taché la moitié du cadran : cette ligne prouve que la montre n’a jamais été entièrement noyée.
Cette frontière nette est plus parlante qu’un résultat binaire, car elle montre exactement jusqu’où l’eau de mer a progressé et où elle s’est arrêtée. Pour un artisan qui réusine lui-même ses boîtes, c’est une information exploitable, et l’ensemble de l’opération a été filmé et publié.
De la Macchja à la U Core Neru
Cette exigence se retrouve dans les deux modèles de la marque, séparés par cinq années et par un changement d’ambition.
La Macchja, modèle fondateur
Lancée en 2020, la Macchja a posé les codes esthétiques d’Isula 1755 avec un boîtier en acier 316L de 40 millimètres, un mouvement quartz suisse et une étanchéité annoncée à 10 ATM. Ses déclinaisons Arancia et Verde, associées à un bracelet silicone assorti, ont installé l’identité colorée de la marque.
Son rôle a surtout été économique. Les ventes de ce premier modèle ont financé la création de l’atelier horloger et les premières séances d’initiation, ce qui a rendu possible le passage à un projet plus ambitieux.
La U Core Neru, le passage à l’automatique
La U Core Neru, dont le nom signifie « le cœur noir », reprend un boîtier en acier 316L de 40 millimètres réusiné pour recevoir un mouvement automatique SOPROD, et un cadran noir guilloché à cœur ouvert. Le verre saphir est plat, la couronne est placée à quatre heures, et le bracelet se décline en cuir, en silicone ou en métal.
Pascal Marini la présente comme la première montre automatique transformée, réusinée et assemblée en Corse. La formule appartient à la marque, mais elle traduit un saut réel par rapport à la Macchja, dont le boîtier ne faisait pas l’objet du même travail.
Des fonds gravés et numérotés
La montre se décline en deux fonds distincts : trente exemplaires à fond circulaire et trente à fond étoile, chacun gravé et numéroté, et réusiné en fond transparent qui laisse voir le mouvement.
La numérotation n’est pas un simple argument de série limitée, puisqu’elle correspond à des pièces réusinées une à une dans l’atelier de Sainte-Lucie de Porto-Vecchio.
À l’Établi : l’initiation horlogère et le projet corse
Au-delà des montres, Pascal Marini ouvre son atelier à ceux qui veulent comprendre ce qu’il y a sous le cadran.
Horloger d’un jour à Porto-Vecchio
L’atelier À l’Établi propose une initiation d’une demi-journée pendant laquelle le participant démonte, règle et remonte une montre, avant de repartir avec elle au poignet. C’est le premier dispositif de ce type sur l’île, et il s’adresse autant aux curieux qu’à ceux qui envisagent le métier.
Le format est court mais concret, et c’est précisément ce que recherche l’artisan : faire manipuler plutôt que faire écouter.
Vers un pôle de sous-traitance microtechnique
L’objectif de long terme que défend Pascal Marini est la création d’un atelier associatif de sous-traitance horlogère en Corse, destiné à ouvrir la microtechnique à des jeunes de l’île. L’horlogerie devient alors un levier de formation autant qu’une activité économique.
Le projet reste à construire et dépend des moyens réunis, mais il donne sa cohérence à l’ensemble de la démarche, depuis la vente des premières Macchja jusqu’à l’ouverture de l’atelier.
