Nous allons commencer ici une série d’article consacrée à l’évolution de l’École d’horlogerie de Genève durant la crise du quartz. Sébastien Ratcliff, historien spécialisé en horlogerie, y livre un extrait de ses recherches, qui paraîtront sous forme d’ouvrage à l’automne 2026 aux Éditions Slatkine.
L’auteur y examine la façon dont l’institution a appréhendé l’arrivée du quartz, ainsi que les répercussions de ce bouleversement sur l’enseignement. Il revient également sur la décennie précédant la crise, marquée par l’automatisation et l’électronification de l’industrie horlogère.
Épisode 1 : L’EHG devant le défi de l’automatisation de l’industrie horlogère
Vecteurs de la transmission du savoir horloger depuis le XIXe siècle, les écoles d’horlogerie suisses subissent au même titre que l’industrie les contrecoups liés aux crises horlogères. À partir de 1960, l’automatisation du secteur pousse ces institutions à adapter leurs structures à de nouvelles exigences de production. Dix ans plus tard, l’essor de la technologie quartz et la récession mondiale soulèvent la question du type de savoir-faire à enseigner. Néanmoins, les changements opérés au début des années 1970 ne peuvent se comprendre justement sans revenir sur les décisions majeures qui ont été prises au cours de la décennie précédente.
Organisation des cursus et hiérarchisation des formations
Les questionnements au sein de la formation liés à l’avancée de la technologie dans l’horlogerie sont présents dès le début des années 1960, dans un contexte où l’automatisation de la production s’intensifie.
À cette époque, l’École propose cinq formations distinctes, dont celle générale d’« horloger », qui, au bout de trois ans, permet d’obtenir le statut d’horloger-praticien. Ce type d’horloger assure le service à la clientèle et effectue des interventions courantes sur des montres en magasin. La formation d’horloger-praticien constitue la « base commune » sur laquelle peuvent se greffer des spécialisations.
Il est ensuite possible pour les élèves d’effectuer une année de spécialisation afin d’obtenir le diplôme d’horloger-rhabilleur ou d’horloger-régleur. Le rhabilleur effectue l’ensemble des actions d’entretien, de révision et de réparation des instruments horaires, tandis que les horlogers-régleurs sont formés pour effectuer les derniers réglages, souvent délicats, avant la mise en vente d’une montre. Les « régleuses », elles, moins qualifiées et moins bien payées que les horlogers, effectuent majoritairement des interventions qui concernent la manipulation du spiral.
En parallèle des formations d’horloger à proprement parler, l’EHG propose également des formations :
- d’outilleur
- de micromécanicien
- de régleuse
- de remonteur-acheveur
Fait marquant, en seulement une quinzaine d’années, seules les formations de micromécanicien et d’horloger-rhabilleur sont conservées, soulignant l’importance de cette dernière pour l’EHG ; les autres disparaîtront progressivement, intégrées au sein de divers apprentissages ou tout simplement supprimées au profit de formations servant les nouveaux besoins de l’horlogerie.
Les débats sur la modernisation des programmes et la spécificité genevoise
Dès 1963, certains acteurs de l’industrie proposent d’apporter des modifications au programme pratique des apprentis horlogers. C’est le cas de l’association bernoise des fabricants d’horlogerie, du Technicum neuchâtelois et de divers milieux industriels qui suggèrent, à travers une brochure nommée Modification du programme pratique adressée à l’EHG, « qu’une part plus large [de l’apprentissage] soit accordée aux travaux de série ».
D’autres critiques formulées visent plus particulièrement la formation des horlogers complets, à qui certains voudraient supprimer « la traditionnelle pièce de maîtrise », qui consiste en la création par l’élève de sa propre montre – ce que l’EHG refuse catégoriquement.
Quant à la filière des horlogers-rhabilleurs – dont les élèves, en 1963 à Genève, passent plus de 55% de leur cursus à confectionner cette pièce de maîtrise – il est admis « que les programmes [sont] appropriés aux nécessités du métier ». Ajoutant à cela que « l’École de Genève est plus particulièrement orientée vers cette formation, et jouit d’un certain prestige dans ce domaine qu’il est bon de maintenir ». La cité de Calvin a effectivement besoin d’une main-d’œuvre spécialement qualifiée dans le rhabillage, secteur dans lequel tous les diplômés trouvent du travail au sortir de l’École.
« Si le titre d’horloger devait être modifié, comment aimeriez-vous qu’il soit nommé ? »
L’année 1969 est marquée par la fusion, au sein de mêmes bâtiments, de l’École d’Horlogerie de Genève et de l’École d’électricité. Bien que cela soit le fruit d’un concours de circonstances, c’est un heureux hasard qui facilite la coordination de l’enseignement de ces deux matières, de plus en plus interconnectées.
Effectivement, de nouveaux besoins apparaissent, et afin de structurer les idées et d’homogénéiser les formations au niveau national, est créée la « Commission pour la formation professionnelle et le recrutement », patronnée par la Chambre Suisse d’Horlogerie (CSH). Cette commission, composée des « directeurs d’écoles, des représentants des branches annexes et des représentants de l’industrie et des groupements patronaux », s’occupe du marché de l’emploi, sonde l’opinion publique et informe les milieux scolaires.
Devant les transformations techniques de la branche, la commission propose de nouvelles formations « modernes », censées également apporter un regain d’intérêt à l’horlogerie. Apparaissent alors, au niveau national, la formation de micromécanicien – déjà proposée à Genève –, qui s’oriente vers la réalisation de petits volumes de série de production, davantage adaptée aux nouveaux besoins des entreprises horlogères, ainsi que celle de technicien, alimentant un réservoir de cadres intermédiaires visant à combler le « trou entre l’ingénieur-technicien et l’ouvrier qualifié ». Ces formations deviennent rapidement populaires, formant 45,3% de l’effectif de l’EHG en 1970 (34 élèves sur 75 : 17 micromécaniciens ; 17 techniciens).
Devant ces évolutions, le doyen Maurice Gauchat constate : « On est bien loin de l’horloger traditionnel tel que l’imagerie populaire d’autrefois le décrit. Ce n’est plus qu’un souvenir à bien des égards ». Parallèlement, alors que la formule de Tramelan – une formation en apprentissage en entreprise, moins exigeante et introduite « en tenant compte des vœux des industriels » – connaît un grand succès dans plusieurs écoles d’horlogerie, elle est « très rarement adoptée » à Genève. Cela est une fois encore justifié par le type d’horlogers recherchés par les entreprises de la ville.
La transformation du secteur horloger va également poser des questions d’ordre sémantique. En 1969, la CHS mène une initiative originale et envoie aux apprentis des écoles d’horlogerie suisses une question originale : « Si le titre d’horloger devait être modifié, comment aimeriez vous qu’il soit nommé ? » À Genève, les réponses incluent « micromécanicien pour appareils horaires » et « technicien horloger ». Cette démarche est représentative du manque d’attraction dont souffre le métier d’horloger avant même que la crise du quartz n’advienne, tandis que la CHS cherche à valoriser les aspects technologiques du métier.
Ainsi, durant la décennie 1960, de nouvelles formations horlogères sont mises en place à l’École horlogère de Genève, induites par un secteur horloger en plein processus de modernisation. À travers les procès-verbaux de l’EHG, la spécificité de la place horlogère genevoise est à maintes reprises mise en avant, et la filière du rhabillage semble jouir d’un statut particulier, qui va se renforcer au fil des années. À l’inverse, la formation en entreprise gagne en popularité dans de nombreuses écoles suisses mais ne rencontre aucun succès à Genève.
Dans le prochain volet, nous analyserons la manière dont l’EHG a appréhendé l’arrivée du quartz et s’y est adaptée.
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