Dans ce second volet de la série « L’école d’horlogerie de Genève : Le baptême du quartz » proposée par l’historien spécialisé en horlogerie Sébastien Ratcliff, nous verrons comment l’EHG s’est adaptée aux transformations profondes de l’industrie horlogère suisse provoquées par l’arrivée du quartz, et quelles conséquences ces changements ont eu sur la transmission du savoir-faire horloger.
EHG devant la crise du Quartz
Ramener les bouleversements technologiques dans le secteur horloger à l’apparition du quartz serait réducteur. Cependant, les transformations induites par le quartz ont profondément marqué la formation, impactant significativement la structure de l’enseignement à l’EHG. Commercialisées dès l’automne 1969 en Suisse et dans le monde, les montres à quartz, d’abord japonaises puis américaines, gagnent progressivement des parts de marché.
Au niveau de la formation horlogère, cela a pour conséquence directe l’introduction de l’électronique dans le cursus de formation des écoles horlogères, qui impose de travailler avec de nouveaux composants nécessitant des procédés de fabrication bien différents de ceux auxquels les horlogers sont habitués. Il est toutefois surprenant de constater que la première initiative d’adaptation de l’EHG à cette évolution a eu lieu en 1972, avec la mise en place de stages pratiques et théoriques pour initier les maîtres aux montres électroniques et à quartz, tandis que l’enseignement de la montre à quartz dans le cursus est seulement proposé à partir de 1974.
Ces données invitent à s’interroger sur le délai relativement long entre l’apparition de la technologie quartz sur le marché et la volonté de l’EHG de s’y intéresser. En l’absence d’archives explicites, plusieurs hypothèses peuvent être avancées pour expliquer ce décalage.
Premièrement, l’EHG semble avoir manifesté une certaine lenteur à s’intéresser aux nouvelles technologies. Par exemple, la première fois que l’EHG envisage d’enseigner la technologie de la montre à diapason se fait en l’année 1971, soit plus de dix ans après la commercialisation de ladite technologie, et deux ans après celle du quartz. Cet intérêt tardif peut s’expliquer par un fort attachement à la tradition mécanique, prédominante à l’époque.
Deuxièmement, il convient de replacer cette période dans son contexte. En effet, bien que la montre à quartz soit apparue en 1969 avec un succès relativement rapide, l’horlogerie suisse restait leader mondial et bénéficiait d’une situation économique favorable jusqu’en 1972. Cette prospérité a sans doute conduit les entreprises et les institutions éducatives à négliger les efforts d’intégration de cette nouvelle technologie, sous-estimant son impact potentiel sur le marché mondial de l’horlogerie.
La précision, fierté suisse rembarrée par l’arrivée du quartz
Si les questionnements liés aux transformations dans l’industrie horlogère avaient suscité de nombreuses problématiques au sein de l’EHG durant les années 1960 (cf. épisode 1), l’apparition de la montre à quartz japonaise remet en question l’essence même de l’horlogerie suisse : la précision. De plus, l’innovation porte désormais sur le produit lui-même et non plus sur les moyens de production, ajoutant un niveau de complexité ; tout cela sans oublier que le métier d’horloger reste peu attractif.
Les questionnements et les réflexions induits par ces bouleversements sont nombreux au sein de la sous-commission de l’EHG. Ceux-ci deviennent particulièrement pressants à partir de 1972 et apparaissent dans le PV annuel, où certains enseignants expriment leur « désir de réaliser la construction d’une montre à quartz pour raviver l’intérêt des élèves », tandis que d’autres s’interrogent sur un problème de fond : « que demanderons-nous à l’horloger de demain ? », « Sera-t-il un horloger-électricien ? »
Faire part de ses inquiétudes permet à chacun d’exprimer son ressenti. Mme Vuille, membre de la commission d’apprentissage de l’horlogerie, inquiète et pessimiste, se demande combien d’années il reste encore à l’« horlogerie traditionnelle » avant de disparaitre, tandis que M. Jaccard, membre de la sous-commission de l’EHG et membre du Poinçon de Genève, pense que « l’industrie horlogère aura de plus en plus de besoin en micromécanicien et de moins d’horlogers ».
L’avis général de la sous-commission est néanmoins surprenant de clairvoyance pour qui lit ces lignes en 2026 : « L’horlogerie mécanique survivra malgré l’électronique et sera même destinée aux montres de qualité alors que l’horlogerie électronique sera réservée aux articles moins chers ». Ces échanges reflètent un climat d’appréhension, marqué par une incertitude quant à l’avenir de l’industrie horlogère suisse, bien que la majorité de l’assemblée semble avoir confiance en la montre mécanique.
Ces délégués pensaient-ils vraiment cela ? Ou bien était-ce un moyen de se rassurer en misant sur l’aura unique de Genève dans le segment de l’horlogerie fine ? Quoiqu’il en soit, aucune mesure concrète ni proposition de réforme de l’apprentissage n’est mentionnée au terme de l’année 1972.
L’horlogerie mécanique : un manque cruel d’attractivité
Au même moment, la question du recrutement dans les écoles suisses d’horlogerie émerge comme un enjeu majeur, une problématique que rencontre également l’EHG. Alors qu’en 1969, les responsables s’interrogent sur la manière d’accueillir les futurs horlogers dans leurs locaux faute de place, en 1972, la situation a radicalement changé. Le Directeur de l’EHG, M. Gauchat, avertit : « Il ne sera même plus possible de maintenir le complexe actuel si le recrutement ne s’améliore pas ».
D’autres cherchent des solutions pour pallier le faible attrait de l’école et s’interrogent : « Une transformation de la profession la rendant plus attractive aux yeux des jeunes est-elle possible ou probable ? » Il semble qu’à cette date, le problème soit le manque d’attractivité de la profession horlogère en tant que telle, et non la conjoncture. En effet, le célèbre horloger Jean-Marc Wiederrecht, fondateur d’Agenhor, ayant intégré l’EHG en 1968, se rappelle :
« Je suis entrée à l’EHG à 18 ans. J’ai eu de la chance car normalement on y entre à 15 ans, après le cycle d’orientation. Mais à cette époque, l’horlogerie n’intéressait pas grand monde et il fallait remplir les salles de classe pour ne pas mettre la clé sous la porte. Il n’y avait même pas d’examen d’entrée ! »
En outre, cette difficulté de recrutement semble également liée à l’inactivité des infrastructures établies pour y remédier, telles que la Commission pour la formation et le recrutement, fondée en 1966. Gauchat, constatant l’arrêt de cette commission faute de financements, demande aux sections régionales de se mobiliser pour assurer une campagne de recrutement efficace, qui reprend son activité dès l’année 1973.
Néanmoins, entretemps, Genève met en place plusieurs initiatives qui témoignent de la volonté d’informer le public et de promouvoir les formations proposées à l’École d’horlogerie. Ces actions incluent l’installation d’une vitrine d’exposition rue de Lyon, présentant des montres électroniques en fonctionnement, des séances d’information sur les nouvelles formations de technicien à l’intention des directeurs et doyens du cycle d’orientation, ainsi que des visites de l’École d’horlogerie par des élèves du secondaire I.
En résumé, durant l’année 1972, l’École d’horlogerie de Genève semble prendre conscience de certains enjeux jusque-là peu considérés. L’école amorce ses premières initiatives pour intégrer l’enseignement de la technologie quartz et réalise progressivement l’ampleur de la menace que celle-ci représente pour l’horlogerie suisse. L’institution questionne l’avenir de l’enseignement horloger et s’inquiète pour l’« horlogerie traditionnelle », qui semble vouée à décliner au profit de formations mieux adaptées aux besoins d’une industrie automatisée et à la production de montres électroniques.
Parallèlement, des difficultés croissantes de recrutement et un dysfonctionnement des institutions prévues à cet effet suscitent de vives inquiétudes, bien que quelques initiatives locales témoignent d’une certaine réaction de l’EHG, dont les effectifs restent suffisants au maintien des classes.
